OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La licence globale au secours des blogueurs http://owni.fr/2011/12/28/licence-globale-blogueurs-remuneration/ http://owni.fr/2011/12/28/licence-globale-blogueurs-remuneration/#comments Wed, 28 Dec 2011 07:30:37 +0000 Lionel Maurel (Calimaq) http://owni.fr/?p=91833 Dans la polémique qui a éclaté lors de la trêve des confiseurs à propos de la rémunération des blogueurs et de leurs rapports avec les sites de presse, j’ai trouvé frappant de constater que le débat se ramenait à une opposition finalement assez classique entre amateurs et professionnels, sans beaucoup d’imagination du côté des modèles économiques envisageables.

Or il existe des propositions de modèles alternatifs de financement de la création qui tendent à dynamiter symboliquement cette distinction entre amateurs et professionnels et ils constituent une piste intéressante pour envisager la question sous un nouvel angle.

J’ai déjà abordé cette question du statut des blogueurs vis-à-vis de la presse sous l’angle juridique, à propos du mode de fonctionnement du Huffington Post et de son arrivée en France, mais il me paraît intéressant aujourd’hui de la reprendre sous l’angle économique, en la reliant avec la problématique de la licence globale.

On peut en effet concevoir des solutions, de type licence globale ou contribution créative, qui viendraient englober les contenus produits par la blogosphère et offrir aux blogueurs une rémunération en contrepartie de leur inclusion dans la sphère des échanges hors marché qu’un tel système viendrait légaliser.

Gold Capsule. Par Brooks Elliot. CC-BY-SA. Source : Flickr

Il est intéressant à cet égard de relire les propositions faites par Philippe Aigrain, dans son ouvrage Internet & Création, dans lequel il modélise un mécanisme de contribution créative qui ne se limite ni au peer-to-peer, ni aux seuls domaines de la musique et de la vidéo, mais pourrait tout à fait s’appliquer à la blogosphère.

Ses propositions incluent en effet dans le périmètre de la contribution créative “toute œuvre qui a donné lieu à une diffusion numérique au public général quelle que soit sa nature (gratuite ou payante)“. Cette définition concerne donc bien les billets de blogs, tout comme d’ailleurs les pages des sites de la presse professionnelle, du moment que ceux-ci sont en accès libre.

Le critère retenu est celui de la divulgation volontaire au public des contenus sous forme numérique, mais il ne s’étend pas à toutes les formes de diffusion. “[...] l’accès par les membres d’une communauté informationnelle (accessible sur abonnement avec accès protégé)”, par exemple , “ne rend pas une œuvre publique au sens du mécanisme”. Dans le domaine de la presse, cela signifie par exemple qu’un site comme Mediapart ne serait pas inclus dans le dispositif, lui permettant de conserver son modèle économique organisé autour d’un accès payant sur abonnement.

Des contenus commerciaux aux User Generated Content

C’est une des grandes forces du modèle proposé par Philippe Aigrain de ne pas se focaliser sur les contenus “commerciaux”, mais de s’étendre à ce qui constitue une part déterminante de la création contemporaine, à savoir les User Generated Content (Contenus produits par les Utilisateurs) : photographies amateurs, vidéos d’expression personnelle, musique libre, et bien entendu, production des blogueurs.

Même s’ils sont produits par des amateurs et diffusés gratuitement sur Internet, ces contenus pourraient ouvrir droit à une rémunération pour leurs auteurs, tirée de la redistribution d’une partie des redevances versées par les internautes, en contrepartie de la reconnaissance d’un droit au partage.

Pour les créateurs “amateurs”, Philippe Aigrain propose que le bénéfice de la rémunération fasse l’objet d’une adhésion volontaire de la part des auteurs, c’est-à-dire par exemple pour le cas qui nous intéresse, que les blogueurs accomplissent une démarche pour faire enregistrer leur blog et indiquer qu’ils souhaitent effectivement toucher une rémunération, calculée sur la base d’une évaluation de l’usage des contenus (pour les blogs, on peut imaginer qu’il s’agirait de la fréquentation et des références, du type rétroliens et partages sur les réseaux sociaux).

Le droit au partage des contenus est conçu par Philippe Aigrain de manière plus large que le simple téléchargement auquel on réduit  trop souvent la licence globale. Ce n’est pas seulement un droit à la copie et à l’usage privés, mais un droit “de reproduction et de communication au public : chacun pourrait donc seulement recevoir et mettre à disposition des autres les oeuvres (et bien sûr les lire, écouter, visionner, etc.)“. Les blogs se trouveraient donc par défaut tous placés sous un régime juridique proche d’une licence Creative Commons BY-NC (mais les pages web des sites de presse en accès libre le seraient également). Cette ouverture favoriserait très largement des pratiques comme la propulsion, la curation et l’agrégation des contenus, que ce soit par les professionnels ou par les amateurs, dans des conditions juridiques beaucoup plus fluides qu’actuellement où les zones d’ombre sont nombreuses.

Bénéfique aux deux parties

La mise en application d’un tel système aurait des répercussions importantes sur les relations entre blogueurs et sites de presse, et à mon sens, elles seraient bénéfiques aux deux parties. Les blogueurs y trouveraient une source de revenus, sans doute assez modeste pour le plus grand nombre d’entre eux, mais moins menaçante pour leur indépendance que le versement direct de subsides par un site de presse. Par ailleurs, comme les échanges hors marché seraient légalisés, rien n’empêcherait les journaux de reprendre des billets sur leur site, à condition toutefois de ne pas les entourer de publicités (assimilable à mon sens dans ce cas à un usage commercial). Les sites de presse, à condition de laisser leurs contenus en accès libre, trouveraient également une source de financement dans la redistribution d’une part des redevances, pouvant se cumuler avec des ressources publicitaires.

Même dans un tel système ouvert, les blogueurs conserveraient la possibilité de valoriser financièrement leur production, en concluant des contrats pour autoriser des usages commerciaux (par exemple justement pour la reprise de contenus sur des sites financés par de la pub ou pour l’édition de leurs billets sous forme de livres papier ou d’eBooks). A contrario, certains blogueurs pourraient choisir d’autoriser a priori des usages au-delà du partage hors marché en recourant à des licences libres du type CC-BY ou CC-BY-SA, qui conserveraient tout leur intérêt. Et il y a même fort à parier qu’une partie importante des blogueurs amateurs ne demanderaient pas à toucher la rémunération.

Des solutions de type licence globale ou contribution créative me paraissent donc constituer des pistes intéressantes pour clarifier et redéfinir les relations entre blogueurs et sites de presse. Elles permettent aussi de sortir des amalgames du genre “absence de rémunération=liberté”, en ouvrant une voie permettant d’attribuer une récompense à ceux qui contribuent à enrichir le corpus des biens communs informationnels partageables.

Le PS et EELV sur la bonne voie

Dans le débat politique actuel, on a hélas trop tendance à assimiler la licence globale à une simple légalisation du P2P pour la musique et la vidéo, mais cet exemple montre tout l’intérêt de concevoir cette alternative d’une manière plus large et de l’étendre à l’ensemble des contenus publiés en ligne, que leurs créateurs soient des amateurs ou des professionnels.

La dernière proposition en date du Parti socialiste, élaborée par le pôle Culture du comité de campagne de François Hollande, est suffisamment large pour aller jusque là, puisqu’elle consiste à “autoriser les échanges de tous types d’œuvres entre particuliers à des fins non commerciales“. Les propositions d’Eva Joly, qui s’inspirent de Richard Stallman, avec un mélange de contribution créative et de mécénat global (don volontaire des internautes aux créateurs qu’ils souhaitent soutenir), ne paraissent pas non plus incompatibles avec une prise en compte de la question des User Generated Content.

(Golden Egg. Par Mykl Roventine. CC-BY. Source : Flickr)

Certes, je pense que le fait de choisir la forme du blog pour écrire est assez éloignée de l’espoir d’en attendre un retour direct sous forme  pécuniaire. Jean-Noël Lafargue dans un billet excellent explique bien que les retombées que peut recevoir un blogueur sont beaucoup plus subtiles (opportunités éditoriales en ce qui le concerne ; pour ma part, il s’agirait plus de propositions de formations à assurer, d’interventions publiques ou de consultations juridiques).

Par ailleurs, je me sens assez proche d’un Thierry Crouzet lorsqu’il assimile le fait de bloguer à un “art de vivre” et non à une forme de travail :

Bloguer, ça paye à tous les coups parce que ça nous procure une puissante sensation de vie.

Néanmoins,  je pense que l’on peut, grâce à la licence globale, éviter à la fois l’écueil d’une certaine forme de “romantisme numérique” et les risques liés au fait de transformer les blogueurs en salariés de seconde zone.

Je crois également qu’une grande partie des difficultés soulevées par le droit d’auteur aujourd’hui viennent du fait que l’on se focalise sur le mythe qu’il est justifié par la possibilité qu’il donnerait aux auteurs d’en tirer un revenu principal afin d’être en mesure de créer, alors même que la plus grande part des contenus en ligne sont produits par des amateurs. Les personnes capables de vivre de leurs créations ne sont qu’une infime minorité et ce ne sont certainement pas celles qui créent de manière indépendante !

Conçus de manière large pour donner la pleine mesure de leurs effets, des systèmes de rémunération alternatifs comme la contribution créative aurait l’intérêt de faire voler en éclats cette distinction stérile entre amateurs et professionnels. Ils auraient aussi à mon sens la vertu de faire émerger un écosystème informationnel beaucoup plus fluide et plus riche que les “stratagèmes égonomiques” auxquels se livrent actuellement les sites de presse pour séduire les blogueurs et attirer les contributions.

PS : Philippe Aigrain va faire paraître en février 2012 un nouveau livre consacré au financement de la création, intitulé Sharing : culture and the economy in the Internet age. A lire absolument, d’autant plus qu’il sera sous licence libre ! Mais je gage qu’il sera la preuve vivante que le partage n’est pas incompatible avec un modèle économique, en assurant à son auteur des revenus nettement aussi importants qu’une parution par les voies commerciales classiques.

Image de une CC Flickr AttributionNoncommercial bebouchard

Billet initialement publié sur :: S.I.Lex :: sous le titre Rémunération des blogueurs : une piste du côté de la licence globale ?

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Le [vaste] débat de la rémunération des blogueurs http://owni.fr/2011/04/23/le-vaste-debat-de-la-remuneration-des-blogueurs/ http://owni.fr/2011/04/23/le-vaste-debat-de-la-remuneration-des-blogueurs/#comments Sat, 23 Apr 2011 08:30:16 +0000 Benoit Raphaël http://owni.fr/?p=58668 Quand les blogueurs du Huffington Post ont appris au début de l’année que le petit prodige des sites d’informations US avait été vendu 315M$, leur première réaction a été : et nous ? La semaine dernière, certains d’entre eux se sont rassemblés autour du blogueur activiste Jonathan Tasini [EN] pour poursuivre le Huffington Post. Ils réclament 105M$. Justification : les 9.000 personnes qui ont écrit des tribunes sur le site n’ont jamais été payées. Ils accusent : “Nous avons été transformés en esclaves modernes dans la plantation de Mme Arianna Huffington”.

Dans le Monde, Xavier Ternisien signe une enquête plutôt équilibrée à travers laquelle il évoque un début de “révolte” chez certains blogueurs (cet article est payant, pas simple pour fluidifier le débat sur la toile…). Xavier cite le blogueur Hugues Seraf qui a quitté le site d’infos Rue 89, faute d’être payé :

Bloguant à titre gracieux pour le site d’information depuis trois ans, il a demandé au rédacteur en chef, Pascal Riché, d’être payé en piges. En retour, il s’est vu proposer « une gratification nette de 200 euros par mois ». Une misère. « Je produis au minimum autant qu’un journaliste de la rédaction et mes papiers sont autant lus », argumente-t-il.

La réponse des responsables de ces médias est systématiquement la même.
Pascal Riché distingue l’info du commentaire :

Tout ce qui est journalistique, on le paye. Tout ce qui est commentaires, on ne le paye pas, pas plus que les journaux ne payent pour les tribunes qu’ils publient. Si l’on pouvait rémunérer les blogueurs, ce serait mieux, mais nous sommes une jeune société qui ne peut se le permettre. On leur offre de la visibilité…

Le Huffington Post est plus radical : une plateforme de blogs, c’est comme un plateau TV.

Nos blogueurs utilisent notre plateforme pour être connectés et faire en sorte que leur travail soit vu par le plus de gens possible. C’est pour la même raison que les gens vont sur les plateaux TV : pour promouvoir leurs points de vue et leurs idées.

Alors, qui a raison ?

Deux nuances, tout d’abord :

Le Huffington Post n’a jamais promis d’argent à ses blogueurs. Ils y sont donc allés de leur plein gré. La question du paiement est venue après. Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas légitime, seulement que la motivation de départ était bien la visibilité. Le phénomène n’est pas né avec le Net. Certains chroniqueurs radios sont payés (ou pas) au lance-pierre, selon leur notoriété. Pourquoi ? Parce que la radio leur apporte de la visibilité.

Ensuite, l’apport des blogueurs ne constitue qu’une part minoritaire du trafic et de la conversation amenés sur le Huffington Post, qui tourne aujourd’hui avec une centaine de journalistes, dont une dizaine d’investigation. Nate Silver du New York Times en fait la démonstration [EN] : sur la seule section politique (15% de l’audience du site), les blogueurs apportent autant de contenus que les journalistes, mais génèrent 20 fois moins de commentaires. 80% des commentaires sur les blogs sont d’ailleurs apportés par seulement 20% d’entre eux. La fameuse règle des 80/20.

Affirmer que l’on va payer tous les contributeurs d’un média ou d’une rubrique participative n’a pas de sens. Il y a même des risques :

On risque en premier lieu de briser la dynamique et le naturel de la conversation, qui fait partie de l’ADN du Net (comme de la radio), en la faisant entrer dans un système de rémunération systématique.

Le problème d’ailleurs, ce n’est pas de savoir s’il faut payer une tribune ou pas. Le problème c’est quand ces contributions deviennent régulières… On passe de la tribune à la chronique. Là, il faut penser à payer. Mais avec un autre risque : celui de basculer dans le “piège” des fermes à contenus (“content farm”). La vertu du participatif, c’est d’être capable d’apporter de la proximité et des contenus de niche. Il faut donc beaucoup de volume. Et pour avoir beaucoup de volume il faut payer les contenus moins chers, commandés à des experts ou passionnés, non-journalistes, plus pertinents, mais avec qui on sera moins rigoureux. C’est un système assez proche de celui des correspondants locaux de presse. Qui a ses vertus (le membre du club de foot qui couvre les matchs de son village n’est pas un journaliste et ne le souhaite pas), mais aussi ses dérives (c’est souvent un moyen déguisé pour ne pas payer de piges à de jeunes débutants).

Il faut donc avancer au cas par cas, sans tomber dans la systématisation, encore moins dans la création d’un statut. Car le but du participatif est d’aller chercher de la richesse et de diversifier la prise de parole par les non journalistes.

Les médias en ligne s’appuient sur leurs contributeurs et blogueurs pour créer de la valeur, il me parait logique de redistribuer cette valeur. Dans ce calcul, il faut prendre en compte plusieurs éléments :

  • Il y a quand même un paiement en visibilité, qu’on ne peut pas écarter, et qui doit pouvoir faire varier les tarifs en fonction de la puissance du média.
  • Faire participer des blogueurs ou des chroniqueurs occasionnels demande un encadrement par une équipe de journalistes (pour éditer, mais surtout vérifier les informations): ce travail prend entre 15mn et 1h par post [NDLR : chez OWNI il s'agit plutôt d'une heure voire plus]. Il faut donc tenir compte de ce coût dans la redistribution.
  • Tous les blogueurs ne génèrent pas la même valeur , c’est la règle des 80/20 : il faut indexer la redistribution sur le “succès” de l’article (à chacun de définir son critère : nombre de reprises sur les réseaux sociaux, trafic, pub, commentaires…).
  • Il faut tenir compte de l’économie du Net, peu généreuse avec les médias en ligne, et ne pas s’aligner sur celle de la presse papier. Il faut plutôt opter pour le partage de revenus, qui peut être assorti d’un minimum garanti en fonction de l’engagement demandé au contributeur.
  • Cependant, on peut combiner toutes ces valeurs : partage de revenus sur le web (variable), apport de notoriété (moins cher), re-publication sur un support papier (plus cher) etc.

Le tout est de proposer un système souple, mais transparent et juste. Forcément indexé, forcément nuancé. Dans un modèle en pleine mutation, où le participatif est en train de prendre une place croissante, il faut évidemment sortir du tout gratuit, hypocrite et peu efficace. Il faut certes avancer prudemment, l’économie de la presse en ligne étant fragile, mais avancer quand même.


> Article publié initialement sur La Social News Room sous le titre Faut-il payer les blogueurs ?

> Illustrations Flickr CC Lisa Brewster

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